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Compte-rendu de La Société Future
de Gustave de Molinari (1899)


par Charles Gide (1847-1932)


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De Molinari, Esquisse de l’organisation politique et économique de la Société future.
Paris, chez GUILLAUMIN, 1899.

GM-SFfr.1 M. de Molinari refait toujours le même livre, mais comme il le fait bien et qu’il reprend toujours les plus hauts problèmes non seulement de l’économie politique mais de la destinée humaine, on le relit toujours avec plaisir.
GM-SFfr.2 On admire aussi la belle tenue de cette vie scientifique que le doute ne paraît pas avoir jamais effleurée. A la fin de ce volume, l’auteur reproduit un appel daté de 1848 et adressé par lui aux socialistes dans lequel il s’exprimait ainsi: “Si nous vous prouvions que tous les maux que vous attribuez à la libre concurrence ont pour origine non pas la liberté, mais le monopole, mais la servitude; si nous vous prouvions qu’une société parfaitement libre, une société débarrassée de toute restriction, de toute entrave, ce qui ne s’est vu à aucune époque, se trouverait exempte de la plupart des misères du régime actuel; que l’organisation d’une semblable société serait la plus juste, la meilleure, la plus favorable au développement de la production et à l’égalité de la répartition; si nous vous prouvions cela, dis-je, que feriez-vous?” Et depuis plus d’un demi-siècle que M. de Molinari a écrit ces paroles, il n’a pas cessé, dans tous ses livres, d’essayer de faire et de refaire cette demonstration.
GM-SFfr.3 Dans la société de l’avenir dont il nous présente à nouveau le tableau, tous les obstacles qui gênent aujourd’hui le jeu de la concurrence (ou de l’offre et de la demande, c’est la même chose) monopoles légaux résultant de l’imperfection des moyens de transport, de l’insuffisance de la connaissance du marché, même de la timidité de la speculation, seront abolis. Il en résultera que les prix de toutes choses coïncideront de plus en plus exactement avec le prix de revient et que ce prix de revient lui-même sera au minimum, que l’équilibre entre la production et la consommation, par une consequence nécessaire, sera de plus en plus parfait, que la repartition des richesses sera un simple phénomène d’échange – les capitaux et le travail s’échangeant comme les produits contre des produits, sur le même marché et d’après les mêmes lois, c’est-à-dire d’après les frais necessaries pour produire le capital et pour produire la main-d’œuvre, toute question de justice se trouvant ramenée à une nécessité naturelle.
GM-SFfr.4 Toutefois ces lois naturelles donneront dans une large mesure toute satisfaction aux revendications socialistes, car elles assurent la hausse continue des salaries et la baisse continue aussi de l’intérêt. Le prix du travail doit monter parce que la production intensive exige un travail de qualité supérieure et que “plus la qualité du travail s’élève, plus s’augmentent ses frais de production.” Le taux de l’intérêt doit baisser parce que les elements necessaries de sa rétribution, à savoir la privation et les risques encourus par le prêteur, vont diminuant. L’auteur fait à ce propos cette remarque très juste que, “grace à la possibilité de réaliser immédiatement les valeurs dites mobilières, la privation resultant de l’immobilisation et de l’indisponibilité plus ou moins longue des capitaux placés, a disparu.” Et il prévoit le jour où “la rétribution de cet agent productif tombera au dernier minimum possible, c’est-à-dire tout près de zero.”
GM-SFfr.5 Tout cela est déjà connu et constitue ce programme de l’économie politique optimiste dont d’ailleurs M. de Molinari est, après Bastiat, le principal auteur, et qui tend à être repris aujourd’hui sous une forme pas très différente, sauf qu’elle élimine toute preoccupation de finalité, par l’école hédoniste.
GM-SFfr.6 Mais ce qui n’appartient qu’à M. de Molinari c’est le même programme transposé dans l’ordre politique, tous les services publics, voirie et transport, enseignement, justice, même sécurité, confiés à de grandes Compagnies soumises au régime de libre concurrence et qui, à cause de cela, les exécuteront au plus bas prix possible at au mieux des intérêts des consommateurs. En effet, en ce qui concerne la police par exemple (ce n’est pas M. de Molinari qui cite le fait, mais il pourrait le faire), l’agence Pinkerton, aux États-Unis, ne se charge-t-elle pas d’assurer la sécurité de qui le lui demande, en lui fournissant des agents de police? Et tous les impôts par là seront supprimés ou de moins transformés en simples cotisations rigoureusement proportionelles au service rendu, des primes d’assurances, de même nature mais bien plus économiques encore que celles payées aujourd’hui aux Compagnies d’assurances.
GM-SFfr.7 La guerre disparaîtra aussi parce qu’elle ne rapportera plus de profit et même ne paiera plus ses frais. Mais à propos du precedent livre de l’auteur, Grandeur et décadence de la guerre, nous avons essayé de démontrer ici que la guerre était, au contraire, quand elle réussit, une magnifique operation industrielle, hélas!
GM-SFfr.8 Bref, la guerre militaire qui n’est qu’une des formes de la concurrence destructive, disparaîtra pour être remplacée par la guerre industrielle, qui n’est qu’une des formes de la concurrence productive, et qui, à la difference de la première, assure la victoire à celui qui sert le mieux l’intérêt de tous.
GM-SFfr.9 Telle est cette cité future. Elle ne paraît guère moins utopique que celle de Salente ou d’Icarie et elle nous semble, somme toute, moins attrayante, peut-être parce que nous n’y voyons pas de differences assez certaines avec celle où nous vivons et parce qu’en fin de compte il lui manque un ideal. Il semble que l’auteur lui-même en ait le sentiment, car ce livre si optimiste se termine par une phrase mélancolique et qui n’est pas propre à stimuler beaucoup. Il se demande quel est en fin de compte le but de l’évolution économique: “Et ce but, c’est l’accroissement de la puissance de l’espèce humaine en vue d’une destination qui nous est inconnue.”

Ch. GIDE.

Revue d’économie politique (dec. 1899, N° 12), p. 1041-42.




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