HOME ABOUT ONLINE LIBRARY NEWS ANTI-COPYRIGHT GET INVOLVED INDUSTRIAL RADICAL DONATE/SHOP DISCUSSION GROUP



Question des limites de l’action de l’État
et de l’action individuelle
débattue à la Société d’économie politique (1849)




Click here for the English version
Cliquez ici pour la version anglaise


LSAfr.1 M. [Horace] Say, qui présidait, a proposé de porter la conversation sur un sujet très-délicat (qui avait déjà été abandonné dans une séance précédente par une digression relative à l’assistance), sur la question de savoir quelles sont les limites des fonctions de l’État et de l’action individuelle; si ces limites sont bien tranchées, et s’il y a moyen de les préciser. Malheureusement, comme M. Say a dit que ce sujet lui était suggéré par la lecture de l’ouvrage que vient de publier M. Molinari (Les Soirées de Saint-Lazare, dialogues sur divers principes d’économie sociale), il n’en a pas fallu davantage pour que la question principale ft encore une fois abordée très-timidement et que la discussion portât sur divers autres sujets traités par M. de Molinari, et notamment sur le principe d’expropriation pour cause d’utilité publique, que cet écrivain a combattu de la manière la plus absolue. Néanmoins, la conversation a été à la fois très-vive et très-instructive. MM. Coquelin, Bastiat, de Parieu, Wolowski, Dunoyer, Sainte-Beuve, représentant de l’Oise (qui assistait pour la première fois à la réunion, ainsi que M. Lopès-Dubec, représentant de la Gironde), Rodet, et Raudot, de Saône-et-Loire, ont successivement demandé la parole.
LSAfr.2 M. Coquelin, ayant pris pour point de depart de la discussion l’opinion de M. de Molinari (qui pense que, dans l’avenir, la concurrence pourra s’établir entre des Compagnies d’assurance, capables de garantir la sécurité aux citoyens qui seraient leurs clients), a fait remarquer que M. de Molinari n’avait pas pris garde que, sans une autorité suprême, la justice n’avait pas de sanction, et que la concurrence, qui est le seul remède contre la fraude et la violence, qui seule est capable de faire triompher la nature des choses dans les rapports des hommes entre eux, ne pouvait pas exister sans cette autorité suprême, sans l’État. Au-dessous l’État, la concurrence est possible et féconde; au-dessus, elle est impossible à appliquer et même à concevoir. M. Bastiat a parlé dans le même sens que M. Coquelin; il croit que les fonctions de l’État doivent être circonscrites dans la garantie de la justice et de la sécurité; mais, comme cette garantie n’existe que par la force, et que la force ne peut être que l’attribut d’un pouvoir supreme, il ne comprend pas la société avec un pareil pouvoir attribué à des corps égaux entre eux, et qui n’auraient pas un point d’appui supérieur. M. Bastiat s’est ensuite demandé si l’exposé bien net, bien clair et bien palpable de cette idée, que l’État ne doit avoir d’autre fonction que la garantie de la sécurité, ne serait pas une propagande utile et efficace en presence du socialisme qui se manifeste partout, même dans l’esprit de ceux qui voudraient le combattre.
LSAfr.3 M. de Parieu, suivant M. de Molinari dans la discussion d’un ideal très-lointain, pense que la question soulevée par ce dernier est celle de la lutte entre la liberté et la nationalité. Or, il n’est pas impossible que ces deux principes se concilient assez naturellement. Déjà la Suisse offre des exemples de populations qui se séparent d’anciens cantons, pour fonder des États indépendants. Ils se décentralisent d’une certaine manière; mais ils restent unis sous le rapport de la nationalité. M. Rodet a également cité des exemples analogues que présente l’histoire des développements de l’Union américaine.
LSAfr.4 M. Wolowski a émis l’opinion que la civilisation des peuples comporte la coexistence de deux principes marchant parallèlement: le principe de la liberté de l’individu, et le principe de l’état social, qu’il ne faut pas méconnaître, et qui est doué de sa vie propre. L’honorable représentant ne pense pas que l’avenir soit au morcellement des nations, il croit au contraire à leur agrandissement par voie d’annexions successives.
LSAfr.5 M. Dunoyer, comme M. Coquelin et M. Bastiat, pense que M. de Molinari s’est laissé égarer par des illusions de logique; et que la concurrence entre des compagnies gouvernementales est chimérique, parce qu’elle conduit à des luttes violentes. Or, ces luttes ne finiraient que par la force, et il est plus prudent de laisser la force là où la civilisation l’a mise, dans l’État. Toutefois, M. Dunoyer croit que la concurrence s’introduit en fait dans le gouvernement par le jeu des institutions représentatives. En France, par exemple, tous les parties se font une veritable concurrence, et chacun d’eux offre ses services au public, qui choisit bien réellement toutes les fois qu’il vote au scrutin. M. Dunoyer a voulu dire aussi que si M. de Molinari avait être trop absolu en proscrivant toute espèce d’expropriation pour cause d’utilité publique, on avait été, dans ces derniers temps, trop enclin à violer la propriété; il a cité les tendances du gouvernement avant février 1848, ainsi que les doctrines émises au sein de la Constituante, avec l’adhésion, pour ainsi dire, de la majorité. M. Sainte-Beuve et M. Bastiat n’ont pas accepté l’accusation dirigée contre la majorité d’une assemblée à laquelle ils ont appartenu. Toujours est-il que si, en fait, l’Assemblée constituante n’a pris aucune determination dans le sens dont a parlée M. Dunoyer, il y a tout lieu de croire que ce n’est pas par un jugement parfaitement sain de la majorité, que ce n’est pas par raison économique, mais bien par esprit de réaction politique contre l’extrême gauche, dominée par le socialisme, qu’elle a agi ainsi.
LSAfr.6 M. Raudot, qui a parlé le dernier, a partagé l’avis de M. Wolowski sur la probabilité en faveur de la formation d’États de plus en plus grands dans l’avenir; mais il pense que cette concentration conduirait les peuples à la plus grande tyrannie et à la plus grande misère, si l’État continuait à vouloir tout absorber et à laisser les municipalités sous une tutelle qui énerve la vie des communes et engendre le socialisme, dont on commence à comprendre les dangers.
LSAfr.7 Comme on le voit, la question primitive indiquée par M. Say n’a pas été spécialement traitée, mais plusieurs members de la réunion se sont promis d’y revenir.

Journal des Économistes, t. 24, no. 103 (15 octobre 1849), pp. 314-316.





Bibliothèque