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Les Anarchistes de Boston (1888)

par Sophie Raffalovich (1860-1960)



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BAfr.1 La ville de Boston est par excellence la ville intellectuelle de l’Amérique. Telle est du moins la prétention de ses habitants; et les romanciers américains nous montrent les jeunes Bostoniennes discutant quelque problèm obscure de littérature ou de philosophie et ne cachant pas la pitié dédaigneuse qu’elles éprouvent pour leurs sœurs de New-York, toutes absorbées par les frivolités de la vie mondaine.
BAfr.2 Ce tableau tracé par M. Henry James porte le cachet de la vérité, et nous en trouvons la confirmation dans les écrits des anarchistes de Boston, qui ont subi, eux aussi, l’influence du milieu. Ils offrent un contraste frappant avec les anarchistes que l’on connaît le mieux, avec ceux, par exemple, que décrit M. Mermeix, dans l’énumération des différents groupes dont se compose la France socialiste. M. Mermeix place les anarchistes au rang inférieur pour le nombre et l’intelligence. “A part quelques hommes éminents, comme M. Elisée Reclus ou le prince Kropotkine, ce sont, en général, des ouvriers grossiers, ignorants, complètement illetrés. Leurs discours sont de vulgaires, plates et violentes déclamations. Ils insultent et ne raisonnent pas. Les attentats inutiles sont le fait des anarchistes.”
BAfr.3 Bien différents sont les anarchistes de Boston. Ils savent écrire, ils sont même fort savants; ils citent Comte, Spencer, Mill; il est vrai qu’ils les mettent parfois en étrange compagnie. Sur une de leurs brochures nous voyons le portrait de Herbert Spencer1, et dans le numéro suivant, la place du philosophe anglais est occupée par Louise Michel. Ils blâment les attentats et relèvent la folie de ceux qui veulent résoudre “les problèmes sociaux par la méthode coercitive, par des mesures législatives ou par la violence.” Ils dénoncent les abus des gouvernements, les empiétements de l’Etat, les atteintes plus graves encore dont les socialistes menacent la liberté. Ils sont en lutte constant avec les socialistes allemands et anglais, qui ont adopté les idées de Karl Marx, avec les partisans de Most et de la Freiheit, ou avec les anarchistes de Chicago.
BAfr.4 M. Tucker, l’éditeur de la Liberté (l’organe des anarchistes de Boston) ne se laisse même pas arrêter par les épithètes de respectable, de pacifique et de bourgeois que lui attirent ses attaques contre la politique de la dynamite. “La dynamite n’a jamais fait entrer une pensée raisonnable dans un cerveau humain. Il faut faire disparaître l’ignorance pour obtenir un résultat sérieux”.
BAfr.5 Au moment du procès des sept anarchistes qui lancèrent des bombes à Chicago, M. Tucker met en lumière l’opposition entre la doctrine de ces fanatiques et celle qu’il soutient dans la Liberté. “Les anarchistes de Chicago ont invoqué le nom d’anarchie, mais pour instituer une des archies les plus révoltantes: l’archie du communisme obligatoire. Ils se proposent d’y arriver par les moyens les plus cruels et les plus sanglants... L’emploi de la force a toujours réagi contre nous. Une revolution économique ne peut être accomplice par la force. L’emploi de l force conduit à nouveau développement de l’esprit militaire, qui est tout le contraire de ce que nous souhaitons.”
BAfr.6 M. Tucker met ses compatriots en garde contre le but poursuivi par Most et les collaborateurs de la Freiheit. “Quelque mauvais que soit le régime actuel, c’est la perfection en comparaison du despotisme de fer que ces hommes voudraient établir. Ils dénoncent la tyrannie du gouvernement actuel, mais ils n’ont pas une idée de droit naturel et de liberté individuelle. Nous ne voulons pas être responsables moralement des crimes commis par ces hommes, dont nous avons exposé les erreurs et flétri les actes.” Et pourtant malgré cette déclaration, M. Hyndman, le socialiste d’état anglais, avait parlé un jour de l’Anarchiste, “journal qui prêche les doctrines de Most, Tucker et Schwab aux Etats-Unis”. Cette assimilation excite la colère de M. Tucker, qui adresse une réprimande à M. Hyndman.
BAfr.7 Là dessus, le journal de M. Hyndman, la Justice, réplique assez aigrement: “Il est évident que la Ligue pour la défense de la propriété et de la liberté, l’école des économistes de Manchester et les anarchistes apartiennent au même parti”.
BAfr.8 “Ceci indique un éclair d’intelligence, répond M. Tucker. Most et Schwab sont beaucoup plus près de Hyndman que de la Liberté, et les anarchistes se rapprochent bien plus des hommes de Manchester que de Most. En principe, c’est bien le cas. Le but de la Liberté, le bonheur universel est celui de tous les socialistes, en contradiction avec celui des Manchestériens: le luxe mourri par la pauvreté. Mais notre principe: la souveraineté individuelle, est celui des hommes de Manchester, en opposition avec celui des socialistes, la subordination individuelle. La souveraineté individuelle, quand elle est réalisée d’une façon logique, amène non le luxe nourri par la misère2, mais le confort pour les gens actifs et la mort pour les paresseux”.
BAfr.9 D’un autre côté, M. Tucker ne cesse de répéter qu’un grand nombre de ceux, qui “désirent changer la condition actuelle pour un état meilleur, sont affligés d’un obscurcissement de vision mentale qui les rend incapables de décider entre le progrès et le recul. Ils déclarent aspirer à une entière liberté individuelle, et ils s’efforcent d’y arriver en étendant la sphère du gouvernement, en restreignant l’initiative individuelle, par toutes sortes d’oppressions nouvelles.” Il est hostile à la nationalisation de la terre, à l’agitation pour la journée légale de huit heures, à l’organisation des chevaliers du travail, en un mot il ne cède à aucun des entraînements populaires.
BAfr.10 Un des collaborateurs de la Liberté, M. Appleton, s’était mis à la tête d’un autre journal et avait conseillé à ses lecteurs de se joindre aux chevaliers du travail. M. Tucker lui adresse à ce sujet de sages remontrances. “M. Appleton a indiqué clairement dans ces colonnes le défaut de cette organization. J’espère qu’il ne se laissera pas influencer par l’importance que prennent les chevaliers du travail. La grandeur apparente du résultat immédiat ne devrait pas decider un homme intelligent à encourager des principes dont les consequences fâcheuses dépasseront de beaucoup les avantages passagers.”
BAfr.11 Les chevaliers du travail ont exercé, en effet, aux Etats-Unis, à un certain moment, une veritable tyrannie sur les ouvriers et sur les employeurs, et pendant ces deux années de 1885 et 1886, la Liberté a dénoncé leurs actes de despotisme avec autant d’indépendance que la Nation, le journal américain qui defend avec le plus de conviction les idées économiques.3
BAfr.12 Les chevaliers du travail inspiraient la terreur dans tout le pays. Il suffisait qu’un de leurs délégués se rendît dans une fabrique, fit un signe et les ouvriers quittaient le travail. Ces derniers n’avaient aucun sujet de plainte, ils ne demandaient pas mieux que de travailler[,] ils ne savaient même pas la raison de la grève, mais ils n’osaient pas désobéir au représentant des chevaliers.
BAfr.13 Le fait se produisit plus d’une fois, et la Nation cite un exemple qui se passa à Paterson, dans une fabrique de soieries. “Il y a un côté comique à toute chose, et ici le point de vue comique, c’est de voir des hommes abandoner leur gagne-pain sur le signe d’un inconnu et se plaindre amèrement de la tyrannie du capital.”
BAfr.14 Les chevaliers faisaient usage de l’arme terrible du boycot, avec une inflexibilité, qui rappelle les bulles d’excommunication ou le Vehmgericht. Quand ils décrètent le boycot, ils dirigent cette mesure contre “tout homme, femme, enfant, toute maison, corporation ou individu, contre quiconque a directement ou indirectement aidé, secouru ou assisté de son travail la personne, la corporation ou l’institution qui a encouru le déplaisir de l’ordre”.
BAfr.15 Il suffisait à une compagnie de chemin de fer de renvoyer un ouvrier appartenant à l’ordre des chevaliers, pour amener une grève formidable. Ainsi à Saint-Louis, au mois d’avril 1886, un employé du chemin de fer de Texas, qui était affilié à l’ordre des chevaliers, fut renvoyé. Les chevaliers ordonnèrent à la compagnie de le reprendre.
BAfr.16 L’organisation de M. Powderly reposait sur cette idée: chaque chevalier a le droit de choisir son employeur, de fixer le taux du salaire qu’il veut recevoir, d’aller s’amuser aussi souvent qu’il lui plaît et de garder sa place pour la vie.
BAfr.17 Sur le refus de la compagnie de reprendre l’employé, la grève fut décrétée. Elle s’étendit à tout le Texas. Au bout de vingt-quatre heures, les grévistes, voyant qu’ils n’avaient pas atteint leur but, étendirent la grève au chemin de fer du Missouri. Les actes de violence se multiplièrent; ils étaient accompagnés d’une pression discrète encore plus rigoureuse. Tous les employés qui servaient directement ou indirectement la compagnie, depuis l’artisan le mieux payé jusqu’au journalier le plus pauvre, furent requis de quitter le travail. Ils comprirerent le sens terrible attaché à cette requête et ils obéirent.
BAfr.18 Les chevaliers ont la prétention de représenter les seuls travailleurs véritables, et ils sont sans pitié pour ceux qui ne sont pas membres de leur association.
BAfr.19 A Albany, un maître maçon, M. Young, employait des ouvriers qui ne faisaient pas partie de l’ordre des chevaliers du travail. Il fut mis en interdit; il ne trouva plus un seul marchand de briques qui consentît à traiter avec lui. Il discuta la situation avec ses ouvriers, et ceux-ci se décidèrent à joindre les chevaliers. Ils croyaient qu’une fois entrés dans l’association ils pourraient travailler tranquillement. L’application fut faite; le nom des maçons fut présenté à la première réunion. On leur répondit que pour les punir d’avoir tardé si longtemps à faire partie de l’association, ils devaient payer 50 dollars pour être admis; s’ils ne payaient pas cette amende, ils ne trouveraient de travail ni à Albany, ni ailleurs.
BAfr.20 Avec l’aide de leurs amis, ils réunirent vingt-cinq dollars, qu’ils payèrent comptant et les chevaliers leur permirent généreusement de payer le reste de la somme sur leur salaire. Le prohibition fut levée, et le maître put obtenir des matériaux.
BAfr.21 Cette tyrannie odieuse s’exerça dans les grandes comme dans les petites choses. A un moment les chevaliers en étaient venus à dicter aux gens les journaux qu’ils devaient lire, at à menacer de la ruine ceux qui refusaient de leur obéir4.
BAfr.22 Le mal prit de telles proportions que l’opinion publique finit par s’en émouvoir; les tribunaux condamnèrent à des peines sévères les boycotters et les chevaliers du travail se virent forcés de renoncer à cette arme puissante.
BAfr.23 Ils ont cherché à arriver à leur but d’une façon légale, et ils ont profité des leçons que leur donnaient les protectionnistes. Ils ont accepté la doctrine de ces derniers, qu’il depend de la legislation de fixer la journée de travail et le taux des salaires. Ils demandent que la loi rende la journée de huit heures obligatoire, et la Liberté n’a pas de peine à indiquer combien leur politique est encore erronée sur ce point. Que l’Etat fixe à huit heures la journée légale et la situation de l’ouvrier n’en sera pas meilleure. Aux Etats-Unis, sur 1.000 ouvriers, il n’y en pas 100 qui soient employés à des occupations auxquelles la loi de huit heures pourrait s’appliquer. Elle ne peut être mise en pratique dans l’agriculture, l’horticulture, la pêche, dans une foule de fabriques, dans les restaurants et dans les chemins de fer. Une multitude de gens sont hors de l’atteinte de la loi, tous ceux qui travaillent chez eux, couturières, tailleurs, blanchisseuses, forgerons, charpentiers; tous ceux qui travaillent pour leur propre compte ne peuvent être forcés de s’arrêter au bout de huit heures. La loi ne pourrait être mise en vigueur que dans les fabriques de cotonnade, de lainage, de chaussures, etc.
BAfr.24 “Si les défenseurs de cette legislation obtenaient ce qu’ils demandent, on les verrait s’ingénier à trouver un moyen de permettre aux ouvriers de travailler en dehors des heures légales pour obtenir un meilleur salaire.”
BAfr.25 La Liberté condamne également les atrocités commises contre les Chinois et qui avaient approuvées par les chevaliers.
BAfr.26 Sur une autre question, qui passionne vivement les esprits, les anarchistes de Boston font preuve de bon sens. Nous voulons parler de la prohibition, la défense de vendre des boissons spiritueuses. C’est le but que poursuivent les prohibitionnistes, car sur ce point les Américains ne sont pas moins intolérants que les Anglais.
BAfr.27 Hazlitt faisait un jour l’éloge de la haine et déclarait qu’il aimait eux qui savent bien haïr: I love a good hater. Ses compatriotes ont conservé cette faculté, mais ils ont moins d’occasions de l’exercer. “Autrefois,” dit un journaliste anglais, “nos pères détestaient les Français, mangeurs de grenouilles, le pape de Rome et les Jésuites. Ils prenaient un intérêt passioné à des controverses théologiques, qui nous paraissent bien inoffensives.” La haine de l’esclavage tenait aussi une grande place, et maintenant une seule cause a hérité de toutes ces antipathies, la croisade contre la boisson. “Une vaste somme de haine non appropriée s’est concentrée sur la tête du marchand du vin, qui passe pour le vrai Satan du XIXe siècle.”
BAfr.28 Les prohibitionnistes, en Amérique tout comme en Angleterre, sont prêts à prendre les mesures les plus tyranniques, pourvu qu’elles frappent cet ennemi du genre humain. Ils ont triomphé dans certains états, dans le Maine, dans le Kansas et au Iowa. Un prohibitionniste vient de décrire dans la North American Review l’heureux résultat, obtenu par les lois de répression. Il reconnaît qu’à Portland, la premiere ville du Maine, la sévérité de la loi n’empêche pas que l’on vende des liqueurs, mais continue-t-il, on les vend en cachette et il n’y a que les ivrognes qui continuent à boire. Au contraire, les gens modérés se soumettent et y renoncent. “Si je devais prendre toute cette peine pour boire un verre d’eau-de-vie à Boston et si je n’avais pas d’endroit plus agréable pour le boire, je ne crois pas que je boirais jamais.” Il cite cette parole d’un Bostonien comme le triomphe du système, et sans se douter de la tyrannie que l’on exerce ainsi sur la partie sobre de la population.
BAfr.29 Si nous nous adressons à des témoins moins partiaux, pour savoir si la “prohibition prohibe,” voici ce que nous répond la statistique de l’Etat du Maine: “Le total des gens mis en prison dans cet É;tat, en 1885, était de 3.395; 188 étaient coupables de vendre des spiritueux (38 de plus qu’en 1884) et 1.761 étaient coupables d’ivrognerie (441 de plus qu’en 1884).”
BAfr.30 Si l’on recherche l’effet de la loi dans l’état d’Iowa, on s’aperçoit que dans les campagnes les résultats sont bons et qu’ils sont détestables dans les villes. Mais dans les villages, il n’y avait pas de débits de liqueurs avant que la prohibition fût établie. L’opinion publique condamnait le traffic sans l’aide d’un statut prohibitif et elle continue à le condamner. Dans les villes, au contraire, on vend plus de liqueurs, il y a plus d’ivrognes et les saloons ont augmenté,
BAfr.31 Dans le Kansas, on a profité d’une clause, qui permet à un pharmacien de vendre de l’alcool à celui qui lui apporte un certificat, attestant que la boisson est employée dans un but médical. Cette facilité de tourner la loi a exercé un effet démoralisateur sur les pharmaciens et sur le public.
BAfr.32 Dans une brochure sur la prohibition, M. Fowler tourne en dérision les arguments des prohibitionnistes:
BAfr.33 “Les prohibitionnistes soutiennent que l’ivrognerie est le plus grand mal du temps, qu’elle est la cause directe de la plupart des impôts et de presque tous nos crimes et que l’Etat devrait intervenir pour la supprimer.
BAfr.34 “Personne ne nie le mal de l’intempérance; admettons que ce soit en effet le plus grand fléau. Si le gouvernement peut ou doit supprimer le plus grand vice, ne devrait-il pas exercer son influence sur la vice qui vient en seconde ligne?
BAfr.35 “Le principe une fois appliquée à l’alcool, il sera facile de l’étendre à tous les agents inutiles ou nuisibles.” Le tabac est également un poison; la soif artificielle produite par l’excès du tabac encourage l’abus des liqueurs fortes. Si un mal doit être supprimé, pourquoi ne pas supprimer tous les autres? L’abus du thé et du café est également dangereux.
BAfr.36 Si ce que l’on boit fait du mal, ce que l’on mange n’est-il pas aussi funeste? Le gouvernement ne devrait-il pas abolir l’usage de la pâtisserie? Et les maux de la toilette, les souffrances causées par le toilette, n’est-ce pas un sujet pour les méditations du législateur? M. Fowler continue son énumération des maux à supprimer, pour amener un monde parfait, où l’on aurait une préoccupation unique: “supprimer le mal de chacun”.
BAfr.37 “Le dernier et le plus grand mal à supprimer serait l’esprit d’intolérance, ou le suppression business. Car nous sommes arrivés dans une situation telle, que si un mal peut être supprimé pour le bien public, il n’est pas possible de s’arrêter... Nous pouvons nous former une idée de ce que serait la société où ce principe serait appliqué... “Ce serait l’enfer sur la terre”, dit M. Fowler, et il fait sentir bien vivement le danger du paternalisme prêché par les prohibitionnistes.
BAfr.38 “Profitons des experiences passées”, dit-il en terminant. Apprenons le veritable principle de la liberté ... Celui qui est du côté de la liberté est pour la temperance. Ne laissez pas égarer votre sympathie par de fausses clameurs de bien public. Sachez que la loi et l’ordre sont inseparables de la liberté, et que la vraie temperance ne peut être avancée par les sergents de ville, mais par l’éducation et de meilleures conditions d’existence.”
BAfr.39 C’est la doctrine des libéraux anglais, Mill, Spencer, Morley, mais il faudra bien du temps pour que cette doctrine gagne du terrain, “car la majorité des hommes, disait Mill, se soucie bien moins de la liberté que du pouvoir”.
BAfr.40 Les anarchistes de Boston sont en faveur de la liberté commerciale et défendent le libre-échange. Dans les discussions entre les libre-échangists et les protectionnistes, ils donnent raison aux premier, tout en leur conseillant de se convertir à l’anarchie pour parler avec une autorité plus grande. “La North American Review”, dit Tucker, “contient une attaque de Gail Hamilton contre Sumner, sur la question du tarif. Les points faibles de l’argumentation de Sumner sont indiqués avec beaucoup de perspicacité et pourtant le professeur Sumner a raison sur la plupart des faits et gail Hamilton a tort, M. Sumner est faible par inconséquence; il devrait se faire anarchiste pour répondre avec succès à Gail Hamilton”.
BAfr.41 Quel est donc le principe que les économistes devraient adopter pour mériter l’approbation de la Liberté? Ce n’est pas une théorie nouvelle, bien au contraire; les anarchistes ne se sont pas mis en frais d’imagination. Ils ont tout simplement emprunté à Proudhon toutes ses armes de guerre.
BAfr.42 Proudhon, on le sait, avait pris une “peine infinie pour ne pas ressembler à ses confrères en utopie. Mais en dépit de ses efforts, dit Lanfrey5, il n’échappe pas au sort commun, et il a plus qu’aucun d’eux le signe distinctif de ces esprits absolus et stériles. Ce signe est la manie des spécifiques. Chacun de ces docteurs a découvert un remede merveilleux, infaillible, guérissant tous les maux, applicable à tous les cas et dont il possède seul le secret. Manie qu’on traiterait de charlatanisme, vu l’outrecuidance qui l’accompagne, si elle ne dénotait avant tout la pauvrété d’intelligence incapable d’avoir plus d’une idée à la fois. La supériorité de M. Proudhon consiste en ce qu’il a changé souvent de recette. Il fut un temps où il attribuait tous les malheurs de l’humanité à l’emploi qu’elle avait fait du syllogisme. Le syllogisme était presque aussi coupable à ses yeux que l’infâme capital. Il découvrit une forme de raisonnement appelé série, qui devait exterminer le syllogisme, conduire les hommes à la certitude absolue et renouveler en peu de temps la face du monde. Un an ou deux après il déclara dans Ses confessions que la série, cette fille de son imagination, avait été enfantée dans une heure de délire, et il mit en circulation son axiome: la propriété c’est le vol, formule à laquelle il attribuait plus de vertu encore. Il prit pour devise ce mot de Jéhova: je détruirai et j’édifierai. La banque d’échange parut ensuite, et, pendant quelques jours lutta de popularité avec le camphre, autre panacée universelle, à la fois médicale et politique: l’anarchie l’avait précédée, et n’avait pas rendu de moins grands services au genre humain”. Proudhon prêcha ensuite la théorie de la fédération, puis celle de l’abstention. Il en est le Christophe Colomb. Elle nous rend nos libertés, elle désarme le pouvoir, elle assure à jamais le triomphe de la vraie démocratie. Elle est en un mot aussi infaillible que les antinomies, la série, la banque d’échange et la fédération réunies. Il va jusqu’à la nommer le plus saint des devoirs... Il croit même pouvoir comparer l’électeur qui restera chez lui le jour du vote, à Boissy d’Anglas, refusant sous le couteau sa signature à la populace de prairial. Qu’est-ce qui a fait la gloire de Boissy d’Anglas dans la fameuse séance du 2 prairial, sinon la plus héroïque des abstentions?”
BAfr.43 Les anarchistes ont adopté l’abstention avec tous les autres spécifiques de Proudhon. Ils conseillent à tous les électeurs de s’abstenir à toutes les élections: c’est le vrai moyen de battre en brèche le gouvernement. Ils ont accepté avec non moins d’enthousiasme la banque d’échange. Elle se retrouve dans un grand nombre d’écrits.
BAfr.44 M. William B. Greene consacre à cette these une brochure, qui a eu six editions. C’est un success que n’obtiennent pas souvent les écrits des anarchistes, et ce travail n’en est pas meilleur pour cela.
BAfr.45 M. Lysander Spooner, dans son violent réquisitoire contre le gouvernement des Etats-Unis, ne manqué pas de vanter ce remède souverain. Le titre seul de la brochure nous en dit long: “Une lettre à Grover Cleveland, sur sa fausse adresse inaugurale, les usurpations et les crimes des législateurs et des juges et la pauvreté, l’ignorance et la servitude du people, qui en sont la consequence”.
BAfr.46 Tout est écrit sur ce ton, avec une verdeur de style, qui n’est pas ordinaire à l’âge de l’auteur – il a près de 80 ans – mais avec une exaggeration qui devient souvent risible.
BAfr.47 Si M. Spooner s’adressait au plus sanguinaire des tyrans, il ne pourrait pas se servir d’un autre langage que de celui qu’il emploie dans sa lettre au président des Etats-Unis. Et cela produit un effet singulier de songer que l’homme contre qui sont dirigées ces injures, remplit avec dignité et bonhomie les fonctions dont il est chargé, s’efforce de maintenir le principle de la réforme du civil service et de réprimer les abus dont les pensions sont le prétexte et, par sa déclaration récente en faveur du libre-échange, vient de donner une preuve de désintéressement et de courage politique.
BAfr.48 M. Spooner n’a pas le temps de s’arrêter à ces détails. Il prononce condamnation contre le président, les électeurs et les législateurs, et veut ensuite prouver que la constitution des Etats-Unis est un tissu de contradictions et d’erreurs. Nous ne le suivrons pas dans cette recherche, où l’on voudrait un guide moins prévenu.
BAfr.49 Mais la bibliothèque de la Liberty ne se compose pas seulement de brochures. Il s’y trouve des ouvrages d’une plus grande étendue. Il faut d’abord citer la Revue radicale, une revue dont l’existence n’a pas été longue. Le premier volume a paru en 1877 et n’a pas été suivi d’un second. On y rencontre plusieurs contributeurs de la Liberté, mais ils n’étaient pas encore arrivés à la formule anarchique. C’est dans cette revue que M. Tucker a fait paraître la traductions des Contradictions économiques de Proudhon. De cette époque date son culte pour Proudhon et il vient de se mettre à traduire toutes les œuvres de Proudhon avec sa correspondence. L’édition complète sera de cinquante beaux volumes, et M. Tucker annonce que l’acheteur, qui aura la precaution de s’abonner à la publication mensuelle paraissant sous le titre de Proudhon Library, gagnera un dollar par volume ou cinquante dollars sur l’édition entière. Cette publication est un “évènement littéraire” dont il fait part aux lecteurs de la Liberté avec beaucoup de solennité.
BAfr.50 Il met beaucoup de zèle à diriger les lectures de ses abonnés; et parmi les ouvrages qu’il recommande se trouve une Réfutation de progress et pauvreté par M. Hanson.
BAfr.51 M. Hanson nous apprend qu’il a donné “dix-huit années de pensées constantes à la solution du problème difficile de la misère. La sympathie pour les malheureux est le motif de cette investigation prolongée. Il a trouvé que les économistes sont contradictoires, inconséquents, illogiques. Ils sont rarement d’accord, et l’on ne peut compter sur eux au point de vue scientifique”.
BAfr.52 Avant de réfuter Henry George, M. Hanson s’attache à réfuter M. Macleod. Cet économiste anglais est fort connu en amérique et il est souvent cité par les anarchistes. Ses travaux sont très remarquables. “Ils sont pleins de suggestions et riches en matériaux historiques et en discussions économiques: mais sur plusieurs points, ils sont en contradiction avec les autorités reconnues, et ce sont des points de première importance”. Tel est le jugement porté par les économistes américains, MM. Sumner, Wells, Foster, Dugdale et Putnam dans leur liste de livres d’économie politique devant servir de guide aux étudiants. Il nous indique que M. Hanson a eu tort de prendre M. Macleod comme répresentant des doctrines économiques. Ou peut-être a-t-il raison à son point de vue, il a facilité sa tâche, car les Eléments d’économique offrent matière aux critiques.
BAfr.53 “M. Macleod nous accable de son savoir. Si la connaissance du frec, du latin, du français, de l’allemand, de l’histoire ancienne et de l’histoire moderne, du droit grec et du droit romain, est la sagesse alors il est suprèmement sage. Mais la sagesse n’accompagne pas nécessairement de grandes connaissances”. Le jugement est indispensable et M. Macleod en manque parfois, quand il se livre à un étalage excessif d’érudition. Si l’on supprimait les citations grecques et latines, son traité aurait un volume de moins et la science économique n’y perdrait rien. Il y a des moments où ses préoccupations littéraires l’entraînent si loin, qu’il se met à reprocher gravement à Lucrèce certaine erreur philosophique, où il ne serait pas tombé, s’il avait compris “la nature des dettes publiques, des lettres de change et d’autres espèces de propriété incorporelle”.
BAfr.54 M. Hanson fait ressortir avec une certaine verve les points faible; de [erreur pour “les points faibles de”] M. Macleod, mais une fois qu’il se met à raisonner pour son propre accompte, il est impossible de s’entendre avec lui.
BAfr.55 Qu’on en juge par les définitions suivantes:
BAfr.56 “La richesse se compose de tout produit de travail, et de tout service, qui satisfait un désire humain, et dont la valeur peut être mesurée par le travail.
BAfr.57 “Qu’est-ce que le travail? N’est-ce pas l’emploi de l’énergie et de la force animale dans l’industrie productive? Donc la journée normale de travail est la mesure scientifique et vraie de tout produit et de tout service. Divisez la journée en heures et en minutes et vous aurez les unités fractionnelles.”
BAfr.58 M. Hanson condamne le monopole de la terre, et il félicite Henry george d’en avoir si bien compris les mauvais effets, mais il lui reproche de devenir “anti-scientifique, illogique, absurde” quand il discute la question de l’intérêt. Henry George a la faiblesse de déclarer que le prêteur rend un service à l’emprunteur, et que ce service justifie l’intérêt.
BAfr.59 M. Hanson condamne l’intérêt tout comme la rent et le profit, “les trois maux causés par le monopole de la terre”. Il blame aussi le remède de Henry George, la confiscation par l’Etat de la rente du sol, et ses remarques à ce sujet sont très raisonnables. “La preoccupation de l’unearned increment, de la richesse non acquise, a égaré le jugement de Henry George”, dit-il, et il expose par un exemple l’injustice du projet de nationalisation du sol.
BAfr.60 “J’ai planté une pomme de terre, dit-il, j’y ai donné tous mes soins. J’obtiens dix pommes de terre là où j’en avais planté une.
BAfr.61 “Mon voisin a planté une pomme de terre, dont il s’occupe, comme je me suis occupé de la mienne. Il ne travaille pas plus que moi, ne dépense pas plus de capital, mais il récolte quinze pommes te derre, tandis que j’en ai récolté dix”.
BAfr.62 Ces cinq pommes de terre, Henry George voudrait les confisquer au profit de la communauté, et M. Hanson s’élève contre cette injustice, mais par un raisonnement bizarre il arrive à soutenir que les “dix pommes de terre et les quinze pommes de terre du voisin one précisément la même valeur échangeable. La même quantité de travail, d’habilité et de capital a été dépensée pour leur production. Le travail est la seule quantité économique qui entre dans un échange commercial”.
BAfr.63 Nous avons quelque scrupule d’exposer de telles absurdités; cette même doctrine est défendue avec non moins de sérieux dans la Richesse sociale de M. Ingalls, et ce livre est recommandé avec non moins d’ardeur par M. Tucker à ses lecteurs, que celui de M. Hanson.
BAfr.64 D’ailleurs M. Tucker ne conseille pas seulement les écrits composés par les partisans de l’anarchie, il saisit les idées que se rapprochent des siennes chez les écrivains les plus opposés; les contradictions ne l’arrêtent pas: Proudhon l’y a habitué. Il reproduit une petite brochure de Ruskin: la Bourse du capitaine Roland, qui présente un résumé des attaques de Ruskin contre le capital et il emprunte ensuite à la Fortnightly Review un article de M. Auberon Herbert: A Politician in Sight of Haven, une protestation contre le gouvernement de l’homme par l’homme.
BAfr.65 M. Tucker fait précéder l’article de M. Herbert d’une note caractéristique. “Partout où les mots anarchie et socialisme paraissent dans cet essai, ils sont employés, l’un dans le sens ordinaire de confusion et l’autre dans le sense limité de socialisme d’État. M. Herbert ignore qu’il existe une école de socialisme anarchique et il n’a pas découvert que la doctrine de la liberté soutenue par cette école est presque identique à la sienne”.
BAfr.66 En effet, M. Tucker a adopté les idées de M. Herbert en matière d’impôt, et il s’est écarté sur ce point de son théoricien favori. Proudhon avait reconnu que l’Etat pouvait imposer un impôt, et il avait fixé la limite de l’impôt à la dixième partie du revenu6. Si l’impôt ne dépassait pas cette proportion, il était conforme à la justice. Mais les anarchistes ont un autre idéal: pas d’impôt obligatoire, l’impôt volontaire. C’est la solution proposée par M. Herbert, dont M. Yves Guyot a exposé ici même les théories ingénieuses et paradoxicales7.
BAfr.67 Si le programme de M. Herbert s’écarte trop des idées reçues pour en espérer la réalisation dans les conditions actuelles de la société, il n’en est pas moins vrai qu’il indique la voie à suivre: réduire les attributions de l’Etat et laisser une part de plus en plus grande à la liberté individuelle. “Les gens qui désirent rendre leurs concitoyens sages, ou sobres, ou vertueux, ou confortables or heureux par le rapide exercice de l’autorité, savent peu la stérilité qu’entraînent les systèmes universels qu’ils sont prêts à nous infliger.”
BAfr.68 Les anarchistes ont eu le grand mérite de comprendre cette vérité et là dessus ils sont d’accord avec les économistes, mais ils se séparent d’eux dans le but qu’ils poursuivent: la destruction de l’Etat. Les anarchistes s’imaginent qu’une fois l’Etat supprimé, la pauvreté, la misère et la vice disparaîtront. Ils sont pleins d’indignation contre les gens qui soutiennent que la réforme doit commencer par une réforme intérieure, et que la vice est un ennemi encore plus funeste de la liberté que l’Etat. M. Tucker répond, en citant l’exemple de Proudhon, qui a perdu peu de temps à prêcher contre le vice. “Il savait que la vice était le resultat du crime commis presque exclusivement par la société contre l’individu, et sa vie a été consacrée a la reconstruction sociale”.
BAfr.69 C’est ainsi que les anarchistes sont tombés dans un excès semblable à celui qu’ils ont souvent dénoncé. Ils ont montré l’erreur de ceux qui regardent l’Etat comme la Providence, qui attendent de lui tous les bienfaits et tous les secours; mais ils ont exagéré son pouvoir dans un autre sens, et ont vu en lui la cause de tous les crimes et de toutes les misères. Supprimez l’Etat et l’âge d’or fleurira: la formule est simple, mais malheureusement le progrès est moins facile.
BAfr.70 Les économistes ont bien souvent deplore les abus de l’étatisme, mais ils n’ont eu garde de demander l’abolition de tout gouvernement.
BAfr.71 “Quelle serait, dans l’état actuel des choses, la situation des membres d’une société anarchique?” dit l’auteur des Lois naturelles de l’économie politique. “Tous seraient oblige de consacrer la plus grande partie de leurs pouvoirs productifs à la défense de leurs propriétés, en même temps qu’ils en emploieraient une autre partie à essayer de s’emparer des propriétés d’autrui. Ce serait une lutte permanente et universelle. Remarquons encore que si chacun, en s’assurant ainsi soi-même, pouvait garantir sa propriété contre les atteintes individuelles, il serait dans l’impossibilité de resister à des agressions collectives venant du dedans ou du dehors, et que les anarchistes finiraient probablement par être détruits ou réduits en esclavage. C’est pourquoi nulle part, même chez les peuples les plus pauvres et les plus arrières, on ne constate, sauf d’une maniere accidentale, l’existence de l’anarchie. Tous sont pourvus d’un gouvernement, c’est-à-dire d’une entreprise dont la function principale consiste à garantir la propriété sous ses trois formes: personelle, immobilière et mobilière. Ce gouvernement est un produit naturel de la loi de l’économie des forces. Si coûteux et si imparfait qu’il soît, il revient moins cher et il est plus efficace que ne pourrait l’être l’assurance de chacun par soi-même”.
BAfr.72 Le progrès consisterait, non à supprimer l’État, comme le répètent les anarchistes de Boston, mais à bien fixer les limites de son influence et à rendre son action plus restreinte et plus efficace: c’est plus difficile que de détruire.

SOPHIE RAFFALOVICH

Journal des Économistes 41, no 3 (Mars 1888), pg 375-388.



BAfr.n1.1 1 The Sun. A bi-monthly publication devoted to cooperation. Janvier et février 1888.
BAfr.n2.1 2 Nous ne croyons pas qu’il soît nécessaire de prouver que les Manchestériens n’ont jamais soutenu la doctrine que leur attribue M. Tucker et que leur idéal n’est pas “le luxe nourri par la misère”. Mais il ne faut pas exiger des anarchistes, même de Boston, une trop grand exactitude. On doit leur savoir gré du bon sens dont ils font preuve en se séparant du parti de “la propaganda par le fait”.
BAfr.n3.1 3 Depuis cette époque l’organisation des chevaliers du travail a perdu de son importance, le nombre des adhérents a décru, un schisme s’est produit, et l’influence a bien diminué.
BAfr.n4.1 4 La Nation reproduit une lettre adressée à une veuve, Mme Vonderbrake, qui tient une modeste boutique à New Haven. Depuis des années elle était abonnée au Journal et Courrier, qui avait été mis à l’index par les chevaliers. Voici cette lettre:
BAfr.n4.2
“New Haven, 19 avril 1886.
“MME VANDERBRAKE.
“Madame, il sera dans votre intérêt de cesser immédiatement de recevoir le Journal et Courrier, car ce journal a été boycotté. Vos clients ne s’adresseront plus à vous tant que vous recevrez ce journal.

“Un comité de vos clients.”
BAfr.n5.1 5 Études et Portraits politiques.
BAfr.n6.1 6 Théorie de l’impôt, 1861.
BAfr.n7.1 7 Numéro de mai, 1885.






[La réponse de Tucker]





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